Archives du 23 mai 2009

Robert Guédiguian et l’Armée du crime

 » Vivre et résister  »

 On ne présente plus la filmographie de ce grand cinéaste : 1995 « A la vie, à la mort », 1997 : « Marius et Jeannette », 2000 : « A l’attaque ! », 2001 : «  La ville est tranquille », 2005 : « Le promeneur du Champ de Mars ».

Robert Guédiguian a choisi de soutenir, à l’occasion des élections européennes les listes du FRONT DE GAUCHE : «  La seule proposition de gauche qui affiche une stratégie d’union de la gauche, c’est le Front de Gauche. Puisse-t-il recréer le lien qui s’est rompu avec l’histoire du mouvement social ».

Il était présent au Festival de Cannes pour présenter son dernier film :  « L’Armée du crime » sur l’Affiche rouge et le réseau Manoukian, ces résistants à l’occupation nazie pendant la dernière guerre.

 Ci après , deux articles de presse, l’un du journal l’Humanité, l’autre du journal Le Monde

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Robert Guédiguian « Des étrangers et nos frères pourtant »

Hors compétition . Robert Guédiguian ressuscite les membres du groupe Manouchian, ceux de « l’affiche rouge ». Une fresque historique servie par des acteurs magnifiques.

L’Armée du crime, de Robert Guédiguian. France, 2 h 19.

Envoyé spécial.

Le film assez avancé, l’un de ses jeunes résistants dira le sens de son engagement armé : il se situe « du côté de la vie ». Appliqués à l’Armée du crime, ces mots décrivent à quel niveau s’est placé, dès le premier plan, Robert Guédiguian, avec Serge Le Péron au scénario, pour retracer l’histoire de celles et ceux qui vont former le groupe Manouchian entre 1941 et le 21 février 1944. La caméra, elle, se pose dans le bas Belleville parisien de ces années-là, refuge des juifs fuyant les pogroms, puis des émigrés persécutés. Un quartier populaire, avec ses ateliers dans les cours des immeubles où, à seize ans, on a l’âge des premières amours, celui de héler depuis la cour son pote du second étage d’un « Krasu » tonitruant, du dépassement de soi par le sport, la piscine devenant le lieu idéal pour ces trois pôles d’une vie qui déborde d’énergie. Ou, lorsqu’on est devenu poète arménien et communiste après avoir fui enfant le premier génocide du siècle, vivre autant qu’il est possible son amour avec sa jeune femme. Ou encore, étudiant, dessiner des faucilles et des marteaux à la craie sur les murs du lycée, avant de casser la gueule au petit fasciste qui vous demande de les effacer en vous traitant de « sale youpin ».

loin de la pseudo-fidélité figée dans le sépia

« Du côté de la vie », c’est-à-dire du côté d’êtres qui ont leurs propres engagements, ne sont pas sourds à la tempête en cours, mais dont la collision des deux va s’inscrire au plus profond d’eux-mêmes. Lorsque votre père est des premiers à disparaître vers les camps de la mort, tuer un soldat allemand qui vous demande du feu dans un parc n’est pas un acte de haine, mais un premier de ces actes de résistance. Ou, lorsque votre parti vous demande de constituer le premier noyau clandestin d’auteurs d’attentats, être le premier à lancer sa première grenade sur des uniformes ou à mettre par-dessus tout la sécurité de ceux qui vous accompagnent en constituent d’autres. Ou choisir un exemplaire du Capital pour y loger la bombe qui dévastera une librairie collabo.

Ainsi filmée à hauteur d’homme, nous sommes bien loin de la pseudo-fidélité figée dans le sépia. On peut mesurer ici la force du « réalisme social » et du réalisme tout court d’un auteur décidant d’infiltrer à son seizième film le genre historique. Lumière et décors naturels, pas de dialogues édifiants, ni de musique envahissante, mais des corps de suppliciés sous la torture comme des cadavres de soldats saisis avec une véracité interdisant la fascination : tout concourt ici au refus militant de « l’héroïsme ». Et de cette intelligence sensible qui respecte sujet et spectateurs jaillit l’émotion. Les lignes du cinéma comme du monde ont bien bougé depuis 1976 et la brechtienne Affiche rouge de Frank Cassenti. Autre forme de résistance, donc, pour celui qui indique à la fin de son film avoir voulu « une légende d’aujourd’hui ».

Jean-Pierre Darroussin en rôle de salaud

Et puis, il y a celles et ceux qui prêtent leur corps à ce travail de résurrection. Simon Abkarian, dont la taille n’a rien de celle de Missak Manouchian, peu importe puisqu’il l’incarne avec ses doutes, ses scrupules et ses résolutions. Robinson Stévenin, lui, est un Marcel Rayman des plus impressionnants de vitalité, de force brute d’animal blessé, en chien fou de cette résistance communiste immigrée. Grégoire Leprince-Ringuet en Thomas Elek, jeune intellectuel rouge pétri d’humour. Virginie Ledoyen en Mélinée capable d’aller affronter l’ennemi pour retrouver son mari. Adrien Jolivet en Henri Krasucki, jeune communiste adolescent et vite rodé à la clandestinité… On en oublie. On retiendra, parfaits dans leurs rôles de salauds, Jean-Pierre Darroussin aux côtés d’un Yann Trégouët, son jeune chef à la tête des brigades spéciales des renseignements généraux de la police de Vichy. Deux cents flics en plus de l’occupant contre ce groupe d’à peine cinquante, « la traque de l’affiche rouge » pour reprendre le titre du documentaire de Denis Peschanski (2007) ne pouvait qu’être à force inégale. D’un hors-champ, le tumulte de la guerre, et de ce qui deviendra l’histoire, va progressivement s’insinuer dans la vie de chacun, au double rythme de leurs actions et de la chasse menée dans l’ombre jusqu’à l’assassinat final, sans « suspense » là non plus puisque annoncé dès le début. On ne devient héros que mort quand les actes, eux, étaient d’une vie qui ne demandait qu’à s’épanouir.

Michel Guilloux

« L’Armée du crime » : le regard juste de Guédiguian sur ‘l’armée du crime’

Avec L’Armée du crime, présenté hors compétition à Cannes, Robert Guédiguian a fait un choix périlleux : la reconstitution d’une page mi-douloureuse, mi-glorieuse de la seconde guerre mondiale.

A Paris, pendant l’occupation allemande, le poète arménien Missak Manouchian est chargé par l’Internationale communiste de constituer un groupe de combattants pour participer à la libération de la France. Autour de lui militent clandestinement de jeunes étrangers, Hongrois, Polonais, Roumains, Espagnols, Italiens. Après la distribution de tracts « contre les salopards », ils passent aux attentats contre les nazis.

Traqué par une police bleu-blanc-rouge qui fait du zèle, ce front populaire d’émigrés finit par tomber, victime d’une dénonciation. Le réseau est fusillé au mont Valérien en 1944. La propagande franco-allemande placarde sur les murs l’Affiche rouge, où ces héros de l’ombre sont présentés comme une « armée du crime », des métèques, terroristes, juifs, bolchevik, animés par la haine.

Evoquant les activités du Groupe Manouchian, Robert Guédiguian commence par la fin – le transport des condamnés à mort dans un fourgon grillagé -, mais son film est un hymne à la vie et à la résistance, un appel très contemporain à la lutte pour les droits de l’homme, à la résistance. Ce qu’ils voient au dehors, menottes aux poings, sur les quais de la Seine, c’est la vie qui palpite. Ce que cette fresque belle et poignante sous-entend, c’est qu’il existe encore aujourd’hui des échos à ce type de lutte, dans notre monde d’inégalités criantes, de replis communautaires et religieux.

Guédiguian affronte tous les dangers de ce sujet difficile sans biaiser, haut la main. La reconstitution ? Elle est vraie, discrète, tissée d’une fraternité populaire, avec ces hommes en marcel, les chansons de Ray Ventura, les bus à impériale qui un jour de rafle emmènent des citoyens à l’étoile jaune vers le Vél’d'Hiv. La scène est bouleversante par sa pudeur, son économie de moyens. La légende ? Elle est traitée comme telle, avec une pédagogie revendiquée mais incarnée.

RIEN N’EST ÉLUDÉ

L’une des grandes réussites du film est d’avoir réussi à ne pas perdre des membres du groupe en route. Tous sont là, touchants, vibrant à la fois de leur idéal collectif et de leurs chemins personnels, mus par des sentiments intimes. L’Armée du crime est un film historique où l’amour, les rapports familiaux, sont authentiques. Un film où, par la grâce de la mise en scène et la délicatesse de l’interprétation, rien n’est éludé.

Magnifiques, la dévotion amoureuse de Manouchian pour son épouse, la blessure béante en lui du génocide arménien, et ce plan où il bascule dans la violence, où il lance sa première grenade et pleure, conscience fracassée. Magnifiques aussi, l’arrogance révoltée de Marcel Rayman (Robinson Stévenin), la détermination idéaliste de Thomas Elek (Grégoire Leprince-Ringuet). Tous ces acteurs, sans oublier Virginie Ledoyen, ne semblent jamais interpréter des martyrs, mais plutôt vivre un combat et transmettre une morale.

On n’oubliera pas Jean-Pierre Darroussin, qui se coltine le rôle d’un petit flic français glauque, le fonctionnaire minable qui recueille les dénonciations et devient limier, prompt à torturer, à faire chanter. L’image d’une autre France.


Film français de Robert Guédiguian avec Simon Abkarian, Virginie Ledoyen, Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Pierre Darroussin. (2 h 19.)
Sortie en France le 16 septembre 2009.

Jean-Luc Douin

Article paru dans l’édition du journal Le Monde (19.05.09).

L’affiche Rouge

Vous n’aviez demandé ni gloire ni les larmes                                                      

Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Poème de Louis Aragon, chanté par Léo Ferré

La dernière lettre de Michel Manouchian à sa femme, la veille de son exécution  

 

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée, Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.
Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense.

Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous… J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.