Archives du 27 septembre 2009

Liberté de la presse …en 1894

 

Dimanche, fin d’après midi, je prends connaissance du numéro spécial de la revue l’Histoire dont le sujet est : « Le Mur de Berlin, 1961-1989 ».Hormis ce dossier, un article de Jean Noël Jeanneney ( professeur à l’IEP de Paris…) relate les divergences entre Clemenceau et  Jaurès au sujet de la responsabilité de la presse en démocratie.

Article passionnant que je ne peux m’empêcher de vous faire connaître.

 

 Au soir du 26 décembre 1894, le Tout Paris se bouscule à la première d’une pièce du dramaturge norvégien Heinrik Ibsen intitulée Un ennemi du peuple.

Georges Clemenceau et Jean Jaurès sont dans la salle. Le premier n’est plus député, il a été battu dans le Var et écrit beaucoup. Le deuxième vient d’être réélu député socialiste du Tarn en 1893.A la fin de la pièce, on voit les deux hommes confronter leurs réactions. Sur le contenu de leurs échanges, nous sommes bien renseignés, nous dit Jean Noël Jeanneney car suivront plusieurs articles concernant la vocation, la latitude d’action, la responsabilité de la presse en démocratie.

 

QUE RACONTE CETTE PIECE DE THEATRE ?

 

Ibsen met en scène l’histoire d’un médecin , le Dr Stockmann qui constate que les patients venus se soigner dans la ville d’eaux, repartent plus malades qu’avant d’arriver. Il découvre que la rivière qui traverse la cité est polluée par les déchets d’une tannerie. Il fait part aussitôt de la nouvelle au rédacteur en chef du journal local, le Messager du Peuple. Ce dernier , sans hésiter, invite le docteur à préparer un article qui devra paraître en première page.

Mais rien ne se passe comme prévu : le préfet s’oppose à toute publication suivi du président des propriétaires des appartements qu’on loue aux curistes , qui est aussi l’imprimeur du journal. Ils expliquent au docteur qu’il n’est pas question de faire paraître l’article. La ville peut être ruinée. Le médecin décide quand même d’avertir ses compatriotes mais les citoyens indignés lui lancent des pierres qui déchirent ses vêtements  et brisent les vitres de sa maison.

 

Jean Noël Jeanneney constate que  « La coalition des intérêts  est relayée par les passions de la foule ». Le docteur conclut entre humour et amertume : « Il ne faut jamais mettre son meilleur pantalon quand on va défendre la liberté et la vérité ».

Clemenceau et Jaurès déplorent tous les deux, naturellement, que le journaliste n’ait pas eu le courage d’affronter, pour dire la vérité, les puissances d’argent et les débordements du public abusé.

 

Mais des divergences vont vite apparaître :

Pour Clemenceau, la grandeur du journalisme est d’éclairer la foule, il faut dit-il, «  glorifier l’énergie individuelle contre les erreurs, les préjugés, les mensonges dont se fait l’opinion des hommes ». Son jugement est sans appel, l’attitude du journaliste est détestable, marquée par la lâcheté.

 

Jaurès au contraire appelle à l’indulgence, l’attitude du Messager du Peuple résulte de la nature même du système capitaliste. C’est celui-ci qui contraint la presse à dissimuler la vérité. Plus tard seulement…En attendant, il ne faut pas accabler le journaliste.

 

Jean Noël Jeanneney poursuit que ce débat entre les deux hommes n’a rien perdu de son actualité…  (La pièce de théâtre non plus d’ailleurs…)

Quel est le prix à payer pour la séduction des lecteurs ?

Pour Jaurès, il est trop facile d’affirmer que le journaliste devait devancer l’opinion publique. A quoi bon dire la vérité si on n’est pas écouté ?

«  Faut il choisir l’absolu pour témoigner ou bien faire la part du feu pour être efficace ? »

 

« Résignons nous, dit Jaurès, à ce que dans un premier temps, la loi de la majorité empêche la partie impatiente et généreuse de l’humanité d’entraîner celle-ci dans un ordre nouveau avant que la nature des choses l’ait rendu possible. »

Cette passivité-provisoire- est insupportable pour Clemenceau, il juge qu’il appartient aux minorités, portées par le courage, dans les journaux, de quelques uns de «  favoriser l’action contre la majorité ».

Pour Clemenceau, l’essentiel est le courage immédiat de témoigner même seul. Il salue «  L’homme tiraillé, déchiré par des mouvements contraires, tâtonnant chancelant vers le mieux ».

Jean Noël Jeanneney conclut :  « A travers cette pièce de théâtre se dessinent des interrogations qui sont désormais au cœur de la vie de la presse, son influence, son rayonnement, et, au premier chef ses relations avec l’argent. Car le cheminement de celui ci concrétise les pressions du présent en face de convictions d’avenir servant un combat durable. Ainsi est posée, la question des moyens matériels qu’utilisent ouvertement ou subrepticement les pouvoirs politiques et économiques pour influencer les plumes et possiblement les asservir, au grand dam de l’avenir rêvé  ».

 

Alors plutôt Georges Clemenceau ou plutôt Jean Jaurès ?

A la réflexion, pièce de théâtre et divergences entre les deux hommes, est ce si important, tout cela s’étant passé il y a si longtemps… ? n’est ce pas !