Benjamin Stora : « Refuser le débat identité nationale-immigration »
Publié dans i) Coups de projecteur (79), le 05/11/2009 à 18:54, par Philippe GuerineauEntretien avec Benjamin Stora
Paru dans le journal L’Humanité mardi 3 novembre 2009.
Il faut se méfier des initiatives étatiques relatives à l’écriture de l’histoire et à la définition de la nation, insiste l’historien Benjamin Stora. Surtout lorsque ce sont les préfectures qui sont désignées comme les lieux où doit se tenir le « débat ».
Historien de la colonisation, auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’immigration, Benjamin Stora juge suspecte l’injonction étatique à ouvrir un débat sur « l’identité nationale ». Pour lui, la mondialisation ou la construction européenne nourrissent, plus que l’immigration, une « crise de la question nationale » que la stigmatisation des immigrés et des Français d’origine étrangère ne saurait, en aucun cas, résoudre.
Comment jugez-vous l’initiative gouvernementale prétendant définir « l’identité nationale » ?
BENJAMIN STORA. Cette initiative est très curieuse : elle ne correspond à aucune demande de définition de l’identité nationale émanant de la société. Cette question, en réalité, ne préoccupe ni le mouvement associatif, ni les partis politiques, ni les syndicats et ce que l’on appelle le mouvement ouvrier. C’est une proposition de débat qui vient d’en haut, de l’État. Là se situe le problème.
Je me suis toujours méfié des initiatives étatiques relatives à l’écriture de l’histoire de la nation. On se souvient de la mobilisation des historiens contre la loi du 23 février 2005 définissant le système colonial comme « positif ». Ce genre d’initiative trahit une sorte d’obsession de l’État, qui veut à tout prix encadrer, régir l’écriture de la nation française. Le « débat » voulu par Éric Besson va, en outre, se tenir dans des lieux hautement symboliques : les préfectures. Participer à un débat sur la nation française, sur l’histoire de France, en se rendant à des convocations en préfecture, là où sont délivrés ou refusés les papiers aux étrangers, voilà qui est franchement très spécial.
Personnellement, je ne répondrai pas à une telle convocation. En revanche, je suis favorable à l’ouverture d’un débat sur l’histoire de France, jusque dans ses aspects – osons le mot ! – négatifs. De Vichy à la guerre d’Algérie, il y a beaucoup à dire sur l’histoire de France. Sur ses lumières, celles de la Révolution française, comme sur ses ombres, celles de la collaboration ou de la colonisation.
Pour cela, les enseignants, qui sont en première ligne, ont besoin de moyens, et non pas d’injonctions. Ils n’ont pas besoin d’aller dans les préfectures pour transmettre l’histoire de ce pays et ses valeurs républicaines.
En quoi l’association des termes « identité nationale » et « immigration » pose-t-elle, en soi, problème ?
BENJAMIN STORA. Nous savons, aujourd’hui, que la crise de la question nationale, si elle existe, est liée à d’autres facteurs que l’immigration. Par exemple, la mondialisation culturelle ou la construction européenne. On ne peut pas nier les interrogations sur le devenir de la nation française dans le monde, dans l’espace européen ou dans l’espace méditerranéen. Ce sont là de vraies questions politiques, géostratégiques. Il faut redéfinir la question nationale en France au regard de ces nouvelles données. C’est une évidence. Mais faire de l’immigration l’unique facteur de définition ou de redéfinition de l’identité nationale est très problématique, pour ne pas dire plus. D’autant
qu’est mobilisé, ici, un champ lexical dangereux, celui de la « fierté d’être français », un mot d’ordre aux visées xénophobes introduit par l’extrême droite française il y a une trentaine d’années.
Que vise, en termes de projet politique, l’« ostracisation » de la population sous-jacente à ce débat, tel qu’il est mené ?
BENJAMIN STORA. Ce débat ne vise malheureusement pas à unifier, à produire de la cohésion nationale. Il risque au contraire de procéder par stigmatisation. Aux antipodes de la recherche de boucs émissaires, il faudrait, au contraire, essayer d’agréger, d’intégrer toutes les mémoires, y compris les mémoires blessées, dans un même récit national. L’enjeu central et difficile est celui de la construction d’un nouveau récit républicain. Je plaide, pour ma part, pour l’ouverture et l’enrichissement de ce récit national, pour une transmission des valeurs de la République. Mais dans le refus de toute stigmatisation.
Dernier ouvrage paru :
le Mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie, Robert Laffont, Paris, 2009.
Tous les partis de Gauche du PS au PCF, en passant par le Parti de Gauche, les Verts, le NPA, etc… ont condamné l’organisation d’un tel débat et ont refusé de s’y rendre ( à l’exception du PRG).
Ci dessous la déclaration commune des députés du PCF et du Parti de Gauche ( d’autres suivront).
Une opération cynique et irresponsable
Les député-e-s communistes, républicains, du parti de gauche dénoncent la volonté d’organiser une opération politicienne dite «grand débat sur l’identité nationale» lancée par le ministre de l’immigration, Eric Besson, et le gouvernement. Une volonté politique malsaine et purement calculatrice.
A quelques mois des élections régionales, empêtré dans la discussion du budget et accumulant les scandales politiques, le gouvernement renoue avec l’exploitation populiste du sentiment identitaire, l’un des thèmes de prédilection de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.
L’amalgame entre la question de l’immigration et celle de l’identité nationale part d’un présupposé idéologique issu de la tradition politique de l’extrême droite et contraire aux valeurs de la République.
Le gouvernement fait donc preuve à la fois d’irresponsabilité et de cynisme.
En effet, cette initiative «désespérée» est une manœuvre politique grossière destinée à conforter une partie de son électorat, à chasser sur les terres de l’extrême droite et à prendre la main sur l’agenda pour masquer ses échecs.
Dans un contexte de crise économique profonde, de chômage de masse, de difficultés quotidiennes croissantes pour la majorité de la population, et de creusement indécent des inégalités conforté par un système fiscal injuste, ce genre de débat aux relents xénophobes sur «ce qu’est être français aujourd’hui» nous ramène à une époque que l’on croyait révolue.
Aussi irresponsable et cynique soit-elle, l’initiative gouvernementale s’inscrit pleinement dans sa vision étriquée et inhumaine de la politique d’immigration. Une politique purement répressive et liberticide qui se résume à des quotas d’expulsions et qui entraîne des dérives inquiétantes : arrestations arbitraires devant les écoles, interpellations au faciès, augmentation de la durée de détention dans les centres de rétention, ou encore renvoi forcé de réfugiés dans un pays en guerre.
Les député-e-s communistes, républicains, du parti de gauche dénoncent solennellement et sans réserve l’organisation d’un tel débat nauséabond. Ils demandent au Président de la République et au Premier ministre l’annulation immédiate de cette initiative.

