Ne pas oublier Marie NDiaye
Publié dans j) Il a osé le dire (43), le 16/11/2009 à 23:08, par Philippe Guerineau
C’était tout juste hier et nous avons déjà oublié tant chaque jour et avec rapidité sous Sarkozy une saloperie chasse l’autre. C’était tout juste hier, dans une question écrite adressée au Ministre de la Culture, Eric Raoult, député UMP, dénonce « Les prises de position inacceptables », de Marie NDiaye, arguant du « devoir de réserve dû aux lauréats du Prix Goncourt ». Il estime qu’ « Une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d’un certain respect à l’égard de nos institutions ». Il rajoute : « Nous lui avons accordé le Prix Goncourt… »
Arrêtez vous cinq minutes et réfléchissez profondément à l’absurdité totale de ces propos mais derrière l’apparente absurdité, ces propos sont révélateurs du climat qui règne à droite et au gouvernement même si ce député UMP, ancien ministre, ex-proche de Charles Pasqua, ne représente que lui même, il n’a nullement été désavoué ni par des responsables de l’UMP, ni par le ministre de la Culture ( n’est ce pas, F.Mitterrand, Ponce-Pilate ?) tant le courant « beauf, autoritaire et rétrograde de l’UMP est à la manœuvre aujourd’hui ».
Nous en savons d’ailleurs quelque chose à Castres et du côté de Lavaur, même climat de dissimulation, de manipulation, de désinformation, d’intimidation ( mais ceci est une autre histoire dont nous parlerons plus tard).
Marie NDiaye, la toute nouvelle lauréate du Prix Goncourt avec Trois femmes puissantes (Gallimard) avait 3 mois auparavant accordé un entretien aux Inrockuptibles, expliquant pourquoi elle avait choisi de vivre à Berlin : « Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy ( …). Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité…Besson, Hortefeux, tous ces gens là, je les trouve monstrueux. »
Saluons le courage et la détermination de Marie NDiaye qui refuse de retirer quoi que ce soit et qui dans une interview dans le journal Libération , vendredi 13 novembre, déclare : « Je n’ai pas bougé d’un iota et cette histoire vient confirmer ce que je pense. C’est une belle illustration de ce que je disais. Il y a un exemple significatif et dangereux de ce qu’est ce gouvernement. C’est la manière dont on organise la traque des sans-papiers. On va chercher les enfants en classe pour les mettre dans des centres de rétention, etc, etc… »
Tiens, il faut que je pense à acheter Trois femmes puissantes.
Aujourd’hui, je découvre dans le journal le Monde en date des 15 et 16 novembre, un texte signé Christian Salmon, ex-directeur du Parlement international des écrivains. Je vous invite à le lire attentivement, il montre à quel point nous sommes malheureusement arrivés…
Entre les voix du Front national et celle d’un écrivain libre, il faut choisir
Symptomatique du sarkozysme, la mise en cause de Marie NDiaye par Eric Raoult est grave pour la liberté d’expression et la liberté tout court.
Ne nous y trompons pas. La dernière saillie du député Eric Raoult contre l’écrivain Marie NDiaye est d’une extrême gravité. Elle aurait pu passer en d’autres temps pour le dérapage isolé d’un député en mal de réélection.
Mais son parti, majoritaire à l’Assemblée nationale, lui a aussitôt emboîté le pas. Et le ministre de la culture qui concevait, il y a quelques semaines encore, que son rôle était de prendre la défense des artistes, s’est lavé les mains de cette polémique « anecdotique » et « dérisoire », mettant au même plan l’offense et l’offensé et renvoyant dos à dos l’écrivain et le député… Pourtant le député ne s’était pas contenté d’exprimer « ce qu’il avait sur le coeur », mais il avait écrit une véritable lettre de dénonciation au ministre pour lui demander « ce qu’il comptait entreprendre en la matière » contre l’écrivain
Eric Raoult n’en est pas à son coup d’essai. Le 31 octobre, déjà, il avait justifié l’expulsion de Tunisie d’une journaliste du Monde, Florence Beaugé , sous le prétexte qu’il ne faut pas s’étonner « quand on fait de la provocation à l’égard du président Ben Ali », d’être « remis dans l’avion » à l’arrivée à Tunis. Eric Raoult, qui préside le groupe d’amitié France-Tunisie à l’Assemblée nationale, légitimait ainsi, selon Le Monde, « les attaques personnelles les plus farfelues et les plus ignobles, quotidiennement formulées dans la presse tunisienne » à l’encontre de la journaliste accusée tour à tour, d’être : « psychotique », « hystérique », « bonne pour la psychanalyse », « maléfique », et par-dessus le marché « idiote », sans compter, « c’est bien connu, volage »…
A l’encontre de Marie NDiaye, les propos d’Eric Raoult sont sans précédent. « Nous lui avons accordé le prix Goncourt parce qu’elle a du talent, a-t-il déclaré. Qu’elle soit moins militante. Maintenant qu’elle a le Goncourt, elle peut penser comme elle veut, mais, en l’occurrence, il faut qu’elle soit un peu l’ambassadrice de notre culture. »
Il faut entendre ce que recèle ce « nous », et ce qu’il exclut. Marie NDiaye visiblement n’en fait pas partie.
Et nous alors ? Mais qui, nous ? Nous, les Blancs ? Nous, la droite ? Nous, l’Occident ? Ce « nous » « menacé par la haine de soi », selon les mots de Nicolas Sarkozy à La Chapelle-en-Vercors, jeudi 12 novembre ? Ce « nous » n’est-il pas cet obscur objet du débat sur l’identité française ? Qui fait partie de votre « nous », M. Raoult ?
Cette déclaration porte atteinte non pas seulement à la liberté d’expression d’un écrivain, comme on l’a dit ces derniers jours. Mais il met en cause la liberté tout court, celle qu’a tout citoyen de trouver en effet « monstrueux » – c’est l’adjectif employé par Marie NDiaye – de reconduire manu militari des Afghans dans leurs pays en guerre, « monstrueux » de traquer des enfants sans papiers dans les écoles maternelles. « Monstrueux » de criminaliser ceux qui prennent leur défense, comme aux pires heures de l’histoire de France. « Monstrueux » d’avoir tant valorisé l’expulsion, le rejet de l’autre, la clôture sur soi, qu’il est désormais plus coûteux pour la communauté nationale d’expulser que d’accueillir, d’honorer les statistiques de reconduites aux frontières que de respecter les lois de l’hospitalité.
D
oit-on poursuivre ? « Monstrueuse » la législation sur les malades mentaux, la responsabilité pénale des mineurs, le tout-sécuritaire, les tentatives réitérées de fichage de la population, la traque des délinquants dès le plus jeune âge, la criminalisation des banlieues, la culpabilisation des chômeurs, la sanctuarisation du profit, la garde à vue pendant plusieurs mois de Julien Coupat, le culte de l’argent drapé dans la méritocratie…
« Monstrueux », encore, d’entendre le président de la République parler des liens charnels qui lient « l’identité nationale française » avec… la « terre » ! Et marteler le mot « terre » cinq fois en dix lignes de discours de peur que ne passe inaperçue cette référence explicite à « la terre qui, elle, ne ment pas », chère au maréchal Pétain en juin 1940. A force de chercher les « racines » introuvables de l’identité, on tombe sur les vieux cadavres, ceux d’une histoire mal enterrée, celle de Vichy.
L’anti-intellectualisme, le mépris des artistes et des intellectuels, font partie du code génétique de ce régime qui a besoin pour imposer ses réformes de traquer la critique jusque dans la langue… Un écrivain n’a pas d’autre citoyenneté que sa langue maternelle. Pas d’autre patrie que le langage dans sa diversité. Pas d’autre territoire à défendre que le pays sans frontières de sa langue. Comment s’étonner alors qu’il soit sensible aux déformations qu’on lui fait subir ? Marie NDiaye ne s’inscrit en rien dans la tradition de l’écrivain engagé, qui « dit le droit pour les autres » dans la lignée de Zola, Camus ou Sartre. Son engagement est « écoute » et « attention », un souci extrême pour la langue. Un gardien du vocabulaire, comme le disait André Breton.
Ce n’est désormais un secret pour personne : la langue du pouvoir s’est abaissée à des niveaux sans précédent. Le sarkozysme, comme l’inconscient lacanien, est structuré comme un langage. Ou plutôt il est « déstructuré » comme un langage ; c’est une zone de langage effondrée.
Ses attentats syntaxiques sont quotidiens. La liste est longue de ces violences verbales et de ses outrances, de ses lapsus et jeux de mots. Des métaphores guerrières (le « Karcher », la « racaille », le « croc de boucher ») en vulgarités (« casse-toi pauvre con »), de lapsus (les fameux « coupables » du procès Clearstream) en plaisanteries machistes ou racistes (les Arabes d’Hortefeux acceptables en petit nombre exclusivement ou Rama Yade qui ferait bien plus « couleur locale » dans le Val-d’Oise).
Cher Eric Raoult, entre la « culture » et la « terre », il faut choisir. Entre les voix du Front national et celle d’un écrivain rétif à tout embrigadement, il faut savoir celle qu’on veut entendre. Récemment le mur de Berlin est tombé et, avec lui, croyait-on, la tentation d’embrigader les artistes et les écrivains. La guerre froide est terminée depuis vingt ans, mais votre langage et sa rhétorique de la responsabilité, du patriotisme, des ambassadeurs culturels, continue à lui appartenir… comme lui appartient la « prudence » (de chat ou d’apparatchik ?) de notre ministre de la culture.
Nicolas Sarkozy voulait supprimer, dit-on, le ministère de la culture. Que ne l’a-t-il fait ? Il semble qu’il ne soit pas compatible avec son voisin de l’identité nationale et de l’immigration. Pourquoi ne pas lui donner un intitulé nouveau : « ministère de la réserve et de la modération » ? On le confierait à Eric Besson. Il aurait pour mission de récompenser les écrivains « modérés », amis du régime, envoyés dans des ambassades ou conviés à déjeuner, à qui l’on confierait des missions, des émissions de radio et des chroniques dans les journaux. L’élection du prix Goncourt serait soumise à son approbation. Alors la France, comme Marie NDiaye, n’habiterait plus la France.
