A Louis Germain, instituteur d’Albert Camus.
Publié dans h) Coups de coeur (66), le 02/12/2009 à 18:06, par Philippe GuerineauM. Sarkozy, laissez vivre Albert Camus
Rien n’arrête Nicolas Sarkozy dans l’instrumentalisation de l’Histoire. Ce que l’on peut aussi définir comme une captation d’héritage. N’a-t-il pas déclaré qu’il saluait le « non conformisme de Camus par rapport aux élites » . Il aura tout osé ! Il envisagerait la « panthéonisation » du grand écrivain à l’occasion du cinquantenaire de sa mort. Albert Camus est décédé à l’âge de 47 ans le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture.
Mon propos aujourd’hui n’est pas de revenir sur l’œuvre littéraire d’Albert Camus ni sur l’homme qui fut l’opposant de toutes les peines de mort, de tous les totalitarismes. Celui qui a dit sa détestation du capitalisme, du triomphe de l’argent, de l’impérialisme, celui qui appelait à une « vraie démocratie populaire et ouvrière » et à « la destruction impitoyable des trusts » et exigeait « le bonheur des plus humbles d’entre nous ».
Il appelait à « une nouvelle révolte ».Il se proclamait d’ailleurs l’ami des syndicalistes révolutionnaires et affirmait par ailleurs « le pouvoir rend fou celui qui le détient ». Dans l’Homme révolté, il écrivait : « La liberté sans la justice, c’est la sauvagerie du plus fort ».
Il tenait en piètre estime les hommes politiques et ne vota qu’une fois en 1955 pour Pierre Mendés France.
L’universitaire Jean-Yves Guérin qui vient de diriger un remarquable Dictionnaire Albert Camus a raison de déclarer : « La récupération de Camus par Sarkozy est idiote et scandaleuse, la politique sarkozyste est anti-camusienne au possible… » .

Mon propos est de souligner le rôle de Louis Germain, instituteur d’Albert Camus à Alger. Quand Albert Camus reçoit le Prix Nobel, devant l’académie suédoise, il dédie celui-ci à Louis Germain qui lui a permis de sortir de la pauvreté et de la misère.
On se souvient que récemment, décembre 2007, au palais de Latran, Sarkozy déclarait : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ». Sans commentaire !
J’ai relu ce week end le Premier homme d’Albert Camus, texte inachevé, écrit en hommage à sa mère analphabète et femme de ménage ( son père était mort à la guerre de 1914) « toi qui ne pourras jamais lire ce livre ».
Je ne me rappelais plus qu’en annexe se trouvaient deux lettres, la lettre qu’Albert Camus écrit à son instituteur au lendemain du Prix Nobel et la longue réponse de ce dernier.
Je vous laisse les découvrir…
M.Sarkozy , fondé de pouvoir du CAC 40, laissez vivre en paix Albert Camus, ne le salissez pas !
Cher Monsieur Germain, 19 novembre 1957
J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces.
Albert Camus
Quelques extraits de la longue lettre de Louis Germain
Mon cher petit, Alger ce 30 avril 1959
(…) Je ne sais t’exprimer la joie que tu m’as faite par ton geste gracieux ni la manière de te remercier.
Si c’était possible, je serrerais bien fort le grand garçon que tu es devenu et qui restera toujours pour moi : « Mon petit Camus » (…). Je crois bien connaître le gentil petit bonhomme que tu étais, et l’enfant, bien souvent, contient en germe l’homme qu’il deviendra. Ton plaisir d’être en classe éclatait de toutes parts. Ton visage manifestait l’optimisme. Et à t’étudier, je n’ai jamais soupçonné la vraie situation de ta famille. Je n’en ai eu qu’un aperçu au moment où ta maman est venue me voir au sujet de ton inscription sur la liste des candidats aux Bourses. (…) Avant de terminer, je veux te dire le mal que j’éprouve en tant qu’instituteur laïque devant les projets menaçants ourdis contre notre école. Je crois, durant toute ma carrière avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant : le droit de chercher sa vérité. Je vous ai tous aimés et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il était question de Dieu ( c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres, non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait.( …) Je sais bien que cela ne plait pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique. A l’Ecole Normale d’Alger, mon père, comme ses camarades, était obligé d’aller à la messe et de communier chaque dimanche. Un jour, excédé par cette contrainte, il refusa d’y aller. Et de ce fait, il fut exclu. Voilà ce que veulent les partisans de « l’Ecole Libre » (libre…de penser comme eux). Avec la composition de la Chambre, je crains que le mauvais coup n’aboutisse. Le Canard Enchaîné a signalé que, dans un département, une centaine de classes de l’Ecole laïque fonctionnent sous le crucifix accroché au mur. Je vois là un abominable attentat contre la conscience des enfants. Que sera-ce, peut-être, dans quelque temps ? Ces pensées m’attristent profondément.
Mon cher petit, j’arrive au bout de ma quatrième page, c’est abuser de ton temps et te prie de m’excuser. Ici, tout va bien .
Sache que, même lorsque je n’écris pas, je pense souvent à vous tous.
Madame Germain et moi vous embrassons tous quatre bien fort.
Affectueusement, à vous. Germain Louis.

Lourmarin lieu de repos d’Albert Camus