La mémoire très sélective de J.Limouzy
Publié dans l) Le dessous des cartes (59), le 07/12/2009 à 11:00, par Philippe Guerineau
J.Limouzy et N.Sarkozy, nouveaux professeurs d’Histoire
Excellent texte de Jacques Limouzy dans le très droitier hebdomadaire « Valeurs d’hier » de cette semaine. On connaissait déjà la fine plume de l’ancien ministre, ici il se distingue par un portrait de la France comme nous le verrons, très orienté à droite, ce qui réduit malheureusement à néant toute la démonstration et qui plus est, révèle une conception de l’enseignement de l’histoire inquiétante, c’est dommage !
Il faudrait citer tout le texte, voici tout de même quelques extraits . No
tre Fernand Braudel tarnais écrit : « Il n’y a pas de France sans l’Histoire (…) sans l’enseignement de la Grèce, sans l’héritage de Rome, sans ce que la France doit à l’Histoire universelle et sans ce qu’elle lui a donné. S’il n’y avait l’Histoire, que serait la France ? Si les Français naissaient sans passé, sans aïeux identifiables, sans aventures conduites, sans succès obtenus, sans échecs subis, sans turpitudes et sans gloire, où serait leur avenir ? Le bonheur serait-il dans l’incapacité, l’inconscience, la veulerie ou le sommeil ? Il n’y a pas de peuple endormi ! Même tardifs, ce sont leur réveils qui restent éclatants, marquent leur identité et donnent un profil renouvelé à leur destin ( …) . » On ne peut qu’être d’accord.

Et là, les choses se compliquent (il faut sans doute être à l’image conservatrice de l’hebdo). Alors qu’il est beaucoup question par la suite de Clovis, de Bouvines, de Saint Louis, de Bossuet, de Voltaire et de Chateaubriand, sans oublier Lourdes et Lisieux, il est pour le moins étonnant de ne pas voir cités la Révolution de 1789, celle de 1848, la Commune de Paris, le Front Populaire, la Résistance…De même, Victor Hugo, Emile Zola, Jean Jaurès. Là se trouve la limite de l’article et elle n’est pas sans importance.
Si la plume est belle, l’encre est pour le moins sélective.
En conclusion, Jacques Limouzy se livre à un éloge de l’enseignement de l’histoire et de la géographie qui « …constitue aujourd’hui et toujours, l’assise indispensable à une fixation culturelle qui doit s’enrichir, se compléter et s’épanouir tout au long d’une vie d’homme…Je songe en écrivant ces quelques lignes à l’histoire et la géographie telles que dans la première adolescence, elles nous apparaissaient jadis entourées de merveilles, d’images éblouies, de chronologies étincelantes. Ne serait ce que pour cela, il devient indispensable de la rétablire dans nos programmes… » . C’est bien vrai !
L’ancien ministre pourrait donc sans attendre prendre connaissance des vives protestations de l’Association des professeurs d’histoire et géographie, signer la pétition ( APHG) (voire se rendre à la manifestation du 10 décembre à Paris) qui dénonce la disparition dans la grille horaire des Terminales scientifiques de l’histoire-géographie. En effet, la réforme du lycée, si elle est appliquée, privera les élèves de Terminales S ( 50 % des effectifs des classes terminales) d’1 heure 30 d’histoire- géographie, matière qui deviendra optionnelle.
Ces protestations ont été relayées par les plus grands historiens du moment de Jean Pierre Azéma à Michel Winock en passant par Jean Jacques Becker, Jacques Le Goff, Pierre Milza, etc…
L’appel des 20 contre la suppression de l’Histoire-géo en Terminale S
« La décision envisagée par M. le Ministre de l’Education nationale, dans le cadre de la réforme des lycées, de rendre optionnelle l’histoire-géographie en terminale scientifique ne peut que susciter la stupéfaction par son décalage avec les nécessités évidentes de la formation des jeunes Français au début du XXIe siècle.
A l’heure de la mondialisation, les futurs bacheliers scientifiques n’auraient donc nul besoin de se situer dans le monde d’aujourd’hui par l’étude de son processus d’élaboration au cours des dernières décennies, pas plus que par l’analyse de sa diversité et des problèmes qui se posent à la planète et à son devenir. En outre, ils se trouveront dans l’impossibilité d’accéder à certaines formations supérieures de haut niveau pour lesquelles la connaissance de l’histoire et celle de la géographie sont indispensables et vers lesquelles ils se dirigent en nombre croissant.
Au moment où le président de la République et son gouvernement jugent urgent de lancer un grand débat sur l’identité nationale qui doit mobiliser le pays, cette mesure va priver une partie de la jeunesse française des moyens de se faire de la question une opinion raisonnée grâce à une approche scientifique et critique, ouvrant ainsi la voie aux réactions épidermiques et aux jugements sommaires.
Il est impératif d’annuler cette décision, inspirée par un utilitarisme à courte vue, qui se trouve en contradiction avec les objectifs proclamés du système éducatif français sur le plan de la formation intellectuelle, de l’adaptation au monde contemporain et de la réflexion civique des futurs citoyens. »
Signataires : Laure Adler (journaliste écrivain), Pierre Arditi (comédien), Martine Aubry (Premier secrétaire du PS), Jean-Pierre Azéma (historien), Antony Beevor (historien, université de Londres), Jean-Jacques Becker (historien), Serge Berstein (historien, Sciences-Po), Pierre Cosme (historien, université Paris-I), Boris Cyrulnik (psychiatre et neurologue), Philippe Delerm (écrivain), Alain Finkielkraut (philosophe, Ecole polytechnique), Jean-Noël Jeanneney (historien, Sciences-Po), Bruno Julliard (Secrétaire National à l’éducation du PS), André Kaspi (historien), Jacques Le Goff (historien), Hervé Le Bras (démographe, Ined et EHESS), Evelyne Lever (historienne, CNRS), Pierre Milza (historien), Michel Onfray (philosophe), Mona Ozouf (historienne), Michelle Perrot (historienne), Antoine Prost (historien), Jean-Pierre Rioux (historien), Jean-François Sirinelli (historien, Sciences-Po), Benjamin Stora (historien, universités Paris-VIII et Paris-XIII), Jean Tulard (historien), Annette Wieviorka (historienne, CNRS), Michel Winock (historien, Sciences-Po).
L’appel des historiens a depuis été rejoint par de nombreux écrivains et personnalités politiques de tous bords. Pour les signataires, la réforme envisagée de l’enseignement en histoire et géographie est incompréhensible alors qu’est engagé un grand débat sur la question de l’identité nationale et que le Président de la République N.Sarkozy multiplie les références à l’histoire.
A la réflexion, ce n’est pas si incompréhensible que cela puisque celui qui chaque jour tente par diverses manipulations et instrumentalisations à réécrire l’Histoire n’est autre que N.Sarkozy.

Vous lirez aussi une interview de Bruno Julliard, secrétaire national du PS :
« L’histoire est indispensable pour appréhender le monde »
Le projet de réforme des lycées prévoit de rendre l’enseignement de l’histoire et de la géographie optionnel pour les Terminales scientifiques. Le secrétaire national du PS chargé de l’éducation, Bruno Julliard, dénonce cette idée dans un entretien accordé au JDD.fr.
Pourquoi êtes vous opposé à ce projet de réforme pour les Terminales S?
Le Parti socialiste est en désaccord avec cette réforme sur le fond, car nous considérons qu’il faut d’abord revoir les finalités du lycée, qui est une étape-clef pour la construction des citoyens de demain. La culture générale est extrêmement importante et l’histoire, la géographie, mais aussi la philosophie ou les arts permettent de l’enrichir. C’est d’autant plus important dans une société de communication, où les sources d’information sont très variées. L’école doit apporter un socle, avec des repères.
Vous parlez aussi d’une contradiction avec le débat sur l’identité nationale?
Notre colère vient aussi du fait que le gouvernement s’est lancé dans un débat qui pour nous n’est rien de plus qu’une manipulation politique, menée à des fins électorales. Un des ministres (Eric Besson, ndlr) lance la réflexion sur l’identité nationale, un autre le piétine ! Le gouvernement dit s’interroger sur notre culture commune, mais il prive la moitié des bacheliers généraux de tout enseignement et de toute possibilité de réflexion sur ces questions. L’histoire est indispensable pour appréhender le monde.
Avec cette réforme, le gouvernement dit vouloir revaloriser les filières littéraires. Rendre l’histoire optionnelle dissuaderait les lycéens qui veulent intégrer Sciences-Po d’intégrer les classes scientifiques…
Le problème est pris dans le mauvais sens et les filières littéraires ont bon dos ! Il fallait une refonte totale des filières du lycée mais c’est du saupoudrage qui est proposé. Le gouvernement demande une spécialisation trop importante. Le lycée formera de bons littéraires, de bons scientifiques, mais une fois à l’université, ces élèves auront des difficultés à s’adapter aux disciplines nouvelles, comme le droit ou la psychologie.
« Vision utilitariste »
Quel est alors l’intérêt d’une telle réforme pour le gouvernement ?
Je pense qu’il y a d’abord une raison idéologique, avec une vision utilitariste de l’école. Pour le gouvernement, elle doit préparer à une profession, mais elle ne sert pas à s’ouvrir sur le monde. Pour nous, elle doit aussi préparer des citoyens éclairés sur le monde qui les entoure. L’autre raison est tout simplement budgétaire, avec des heures supprimées en histoire-géographie, qui entraîneront une nouvelle baisse du nombre de places en Capes (Certificat d’études pour les professeurs, ndlr).
Une pétition a été lancée contre cette réforme par le Front de lutte pour l’éducation (FLE), qui regroupe des professeurs d’histoire-géo, mais aussi des élèves. Soutenez-vous leur mouvement ?
Cette pétition circule et je la soutiens. Le Parti socialiste veut une réforme ambitieuse du lycée, qui passera sans doute par une refonte des séries car il faut plus que de simples ajustements. Nous proposons un tronc commun large pour le lycée, y compris pour les filières technologiques et professionnelles. Il faudra ensuite définir des choix de disciplines, et leur volume-horaire. Il faut proposer du droit, de la psychologie, peut-être de la philosophie dès la première, mais sans surcharger les élèves. C’est tout cela qui leur permettra de s’affirmer en tant que citoyens, tout en étant prêts pour la suite de leurs études
