La profanation de la mosquée toujours dans les cœurs
Publié dans i) Coups de projecteur (79), le 16/12/2009 à 17:59, par Philippe Guerineau
4 jours après l’ignoble profanation de la mosquée de Castres, l’émotion, l’indignation voire l’incompréhension sont toujours présentes. Il suffit pour cela de savoir écouter et surtout entendre celles et ceux, humiliés une fois de plus , qui ont besoin de parler, d’exprimer une souffrance.
En dehors de rumeurs nauséabondes (c’est une vieille habitude à Castres) il est possible de dire qu’une très grande partie de la population a manifesté et continue à manifester son soutien à des centaines de Français musulmans castrais. La douleur est d’autant plus grande que le Premier Magistrat de la ville , garant de sa cohésion et des valeurs républicaines qui nous font vivre ensemble, a été incapable et reste incapable , comme nous avons pu le constater au Conseil municipal , mardi soir, de manifester une claire et totale indignation.
Lundi soir, je recevais un coup de téléphone d’un journaliste du site d’information en ligne bien connu « MEDIAPART » dont le directeur est Edwy Plenel, ancien rédacteur en chef du journal Le Monde, pour une demande de rendez-vous mardi matin.
Je n’ai pas cours , cela tombe bien. Une nuit dans le train ( ah ! les ronflements des voisins !), le car jusqu’à la gare routière, ( pour cause de travaux sur la voie ferrée, ah ! la route est bien longue !). Je lui propose de transformer notre rencontre prévue à la mairie en une découverte de nos quartiers, notamment Lameilhé, Laden-Petit Train. On est loin des cartes postales de Castres, ses maisons sur l’Agout, son marché de Noël, etc…Il aura l’occasion de rencontrer plus d’une dizaine de personnes avec lesquelles il s’entretiendra ,avec grande conscience professionnelle, de la profanation de la mosquée. ( Pourquoi en est-on arrivé à un tel acte ? Quelles peuvent en être les conséquences ? etc…).
Il continuera son travail jusqu’au soir, rencontrant encore de nombreuses personnes. De retour à Paris, son article est paru sur le site ce matin.
Vous pouvez en prendre connaissance ci-dessous.
A Castres, les musulmans sont écœurés par leur maire comme par le «grand débat»
Par Michaël Hajdenberg
Article publié le mercredi 16 décembre 2009
Les musulmans de la ville de Castres ne comprennent pas leur maire. Il faut dire que depuis la profanation de la mosquée de la ville dans la nuit de samedi à dimanche, Pascal Bugis (UMP) est
peu bavard. Il a refusé de répondre à Mediapart. Il s’est fait tout aussi discret dans les médias locaux, à l’exception de cette déclaration dimanche matin : «A chaque fois que l’on s’attaque à un symbole, c’est intolérable. Je ressens pour ma part la même chose lorsque j’entends, par exemple, que l’on siffle la Marseillaise . C’est du même niveau. Nous avons à Castres des tagueurs, qui expriment leurs haines de différentes manières. Et quand on touche aux symboles, cela fait très mal.»
La mosquée telle qu’elle a été retrouvée dimanche matin, avant d’être nettoyée Les oreilles de cochon agrafées. Un drapeau français sur une feuille A4 était à l’origine scotché au-dessus. Hier soir, lors du conseil municipal, et alors qu’il entamait sa séance comme si de rien n’était, il a été interpellé par le leader de l’opposition de gauche : «Comment pouvez-vous, à quelques centaines de mètres de la mosquée, ne pas commencer par manifester votre indignation alors que vous n’avez pu su ou pas voulu trouver les mots nécessaires» , lui a demandé Philippe Guérineau (ex-PS).
«Si c’était à refaire, je le referais , lui a répondu le maire. Je ne fais pas de graduation quand il y a atteinte au symbole ou au sacré. » Philippe Guérineau avait vu dans les mots du maire «une réaction indigne, un clin d’œil appuyé au Front national» . A l’Assemblée nationale, Philippe Folliot, député Nouveau Centre de Castres, a lui aussi pris la parole pour expliquer que ce type d’actes méritait une condamnation sans appel.
Mais l’indignation va bien au-delà des bancs politiques. Les fidèles de la mosquée s’offusquent : «Le maire est hors sujet. Pourquoi faire un rapport avec la Marseillaise ? Ce ne sont pas les gens de Castres qui ont sifflé l’hymne. En tant que maire, il aurait dû condamner fermement. Point. Comme l’a fait la préfète du Tarn. On ne demande pas plus, personne n’exige un bouclier» ,
explique à l’entrée de la mosquée Mohammed Bakir.
Dans le quartier de Laden, où vivent nombre de musulmans, la réaction est la même. «Au lieu d’apaiser, il agit comme s’il voulait en rajouter », s’offusque Hocine, vendeur de kebabs. «Pour nous, c’est une humiliation », tempête Soufiane, un client. Abdallah Zekri, représentant dans la région sud-ouest de la Mosquée de Paris, à laquelle est rattachée la mosquée de Castres, a réagi dans les colonnes de La Dépêche du Midi : «Moi aussi je suis choqué par les gens qui sifflent la Marseillaise, mais c’est complètement hors du contexte et je trouve cet amalgame dangereux. Il y a un double langage du maire pour faire plaisir à l’extrême droite.»
Jusqu’à présent, le maire, qui s’est entouré d’adjoints villiéristes dans son équipe municipale, n’avait jamais choqué les musulmans de sa ville. Abdelmalek Bouregba, président de l’association islamique de Castres qui s’occupe de la mosquée, et animateur d’un centre de loisirs municipal donc, dans l’impossibilité de critiquer le maire, son patron n’insiste pas trop. Il rappelle qu’il a reçu un coup de fil de soutien du ministre Brice Hortefeux tout en relativisant : «Que les politiques se manifestent, c’est leur job. On a été beaucoup plus touchés par les nombreux soutiens de la population. »
La mosquée comme les animateurs de quartier ont appelé à la mesure, au «civisme» pour que les quartiers dits sensibles ne s’enflamment pas. Chacun espère que la police va rapidement apporter des réponses à la question centrale : qui a fait ça ? Hier matin, un homme de 24 ans a été placé en garde à vue avant d’être relâché en début de soirée. Selon nos informations, il ferait partie de la petite dizaine de skinheads répertoriés par la police dans la ville de Castres.
A l’origine, les pieds de cochon avaient été attachés à la poignée de la porte avec du scotch. Pourquoi lui ? A côté des croix gammées, têtes de cochon, pieds de cochon et autres inscriptions racistes, une signature figurait : K2 88. Le nombre 88 est une référence connue au double H, 8e lettre de l’alphabet, pour «Heil Hitler» . Suivant ce même système de pensée, les policiers envisagent que le 2 de la signature corresponde à la lettre B de l’alphabet. Et dans leurs fichiers de jeunes nostalgiques du IIIe Reich, ils ont trouvé un homme répondant aux initiales KB. La police, qui ne disposait pas d’éléments probants hier, l’a relâché pour se garder la possibilité de le remettre en garde à vue plus tard (une garde à vue ne peut excéder 48 heures au cours d’une enquête).
Les musulmans que nous avons rencontrés, comme la police, pensent toutefois que la profanation est l’œuvre de plusieurs personnes. Parce que les écritures ne sont pas toutes identiques. Et parce que la profanation est si complexe qu’il aurait fallu énormément de temps à une personne seule pour l’accomplir. Dans la nuit de samedi à dimanche, pendant laquelle l’acte a été commis, l’imam était absent, en vacances. «Heureusement , estime Abdelmalek Bouregba. Que serait-il advenu de lui s’il avait entendu quelque chose et qu’il était sorti ? »
Des Castrais découvrent l’existence d’une mosquée.
L’inquiétude est partagée. Pour Kamel, trentenaire, «on s’en sort bien. Vu la tension actuelle, un de ces jours, un mec va se pointer à la sortie de la prière du vendredi et fusiller la foule » . Vu «la tension actuelle» ? Castres est pourtant une ville où les incidents racistes sont rares.
Certes, depuis 1986 et la construction de la mosquée, celle-ci a subi des graffitis ou des dégradations à quatre reprises. Mais jamais rien de cette ampleur : personne n’avait escaladé le portail, et cette fois, la présence de porc laisse à penser à un acte prémédité. Le Front national n’a jamais vraiment crevé les plafonds. Les musulmans ont l’impression d’être bien intégrés. Beaucoup de Castrais semblent même avoir découvert l’existence d’une mosquée à l’occasion de sa profanation, et hier encore, il suffisait de demander son emplacement aux habitants ignorants du centre-ville pour découvrir à quel point elle occupait peu les esprits.
Abdelmalek Bouregba
Alors ? Alors, il y a le débat sur l’identité nationale, perçu comme l’étincelle finale d’un cocktail explosif. Abdelmalek Bouregba et ses proches énumèrent : «La décennie noire algérienne, les attentats dans le RER, le 11 Septembre, la loi sur le voile, l’affaire des caricatures, la burqa, le vote suisse et enfin, le débat : à chaque fois, on dirait que derrière chaque musulman se cache une bombe humaine. L’islam n’est jamais perçu comme une religion comme une autre .»
A Castres, un débat sur l’identité s’est tenu le 8 décembre, quelques jours avant la profanation. Abdelmalek Bouregba s’y était rendu, «pour pouvoir rétablir des faits en cas de dérapage» . Il s’est pourtant senti impuissant lors d’une confrontation «stérile » pendant laquelle le Front national a réussi à se placer au centre du débat : «Le FN a attaqué : Benzema, il est musulman, il ne chante pas la Marseillaise . Abidal, il ne chante pas. non plus Ribery, il est converti, il ne chante pas ?… Conclusion : ce ne sont pas de vrais Français. Chacun des thèmes du débat était traversé par l’islam et l’immigration. il fallait s’y attendre. »
Mohamed Bakir s’interroge : «Mon grand-père a fait la guerre de 39-45. Il m’a raconté les nuits à dormir debout, les Rangers qu’il n’enlevait jamais sauf une fois par mois, et comment tout partait avec : les chaussettes, la peau… On ne lui a pas demandé à l’époque son identité. Les musulmans qui sont venus construire la France, on ne leur a pas demandé leur identité. Quand j’ai fait mon service militaire, personne ne m’a demandé si je me sentais français. Cela fait quatre siècles que ma famille est française. C’est comme si on s’était servis de nous, et maintenant, qu’on nous reniait. Il faut se justifier pour avoir un bout de drapeau. »
La future mosquée fait jaser
Abdelmalek Bouregba dit même : «Au moins, les membres du Front national disent clairement qu’ils n’aiment pas les Arabes et les immigrés. C’est pire quand les choses ne sont pas assumées.»
Dans son collimateur, l’animateur du débat du 8 décembre, Pierre Archet, directeur délégué d’un hebdomadaire local, Le Journal d’ici, situé très à droite. Le mercredi précédent la profanation, l’hebdomadaire titrait : «Révélations sur la future mosquée». A l’intérieur, on trouve un éditorial dans lequel Pierre Archet se demande pourquoi personne ne «s’émeut du génocide» que vivraient
les chrétiens dans les pays arabes. «Mais c’est surtout le titre qui crée un sentiment du type : On est envahis ?, explique Abdelmalek Bouregba. Les gens se disent : Jusqu’à présent, ils étaient discrets, maintenant, ils se montrent et ils sont dangereux ?.»
Les fidèles se sentent obligés de se défendre : leur mosquée est trop petite (250 places environ) pour accueillir les 500 à 600 croyants qui se pressent les jours de fête. Ils veulent créer un nouveau centre cultuel mais aussi culturel. Et il faut pour cela trouver un nouveau lieu car la mosquée, située près d’une zone inondable, ne peut être agrandie.
L’actuel lieu de culte, installé derrière un cimetière, loin des quartiers d’habitation, n’est pas du tout indiqué par des panneaux. «On a hésité , explique Abdelmalek Bouregba, arrivé en France en provenance d’Algérie en 1994 et qui s’occupe de la mosquée depuis 2003. Mais on a eu peur que cela donne des idées.» Le climat ne serait-il donc pas si serein ? Huit des dix Français membres du 8e régiment de parachutistes qui sont morts en Afghanistan en août 2008 étaient basés à Castres. «Dans les années 80, les mecs du 8e régiment faisaient des ratonnades. Même à 16h, il ne faisait pas bon traîner dehors quand on était arabe. Alors on a eu peur que cela réveille des sentiments, et qu’il y ait un amalgame entre Afghans et musulmans. »
Par ailleurs, la région a connu des actes racistes, comme l’incendie de la mosquée de Colomiers, en avril 2008, pour lequel dix personnes âgées de 18 à 28 ans ont été condamnées. Une raison de plus de ne pas installer de panneau indicateur ? Samedi soir, cela n’a pas empêché ceux qui cherchaient la mosquée de la trouver.

Pour info :
1) Le site internet Mediapart publie en kiosque ce vendredi un « Cahier spécial » , qui sur 32 pages en couleur revient sur le débat « Identité nationale ».
2) Coup de téléphone d’un journaliste de l’Humanité pour quelques précisions, article à paraître sans doute demain.