Proglio : l’invité du Fouquet’s
Publié dans j) Il a osé le dire (43), le 22/01/2010 à 22:04, par Philippe Guerineau» On se croirait en 1788 »
Je n’ai jamais oublié les regards des femmes, dernière image du film de Bertrand Tavernier : » Que la fête commence « . Celui-ci relate la période de la Régence, après la mort de Louis XIV, une société en pleine décomposition où les élites dépensent sans compter dans un contexte de grave crise économique et de révoltes paysannes. Ces regards exprimaient une colère indescriptible. 1789 s’annonçait.
Indécent, la condamnation était sans appel, elle enflait dans l’opinion publique, plus révélatrice que de nombreux discours dénonciateurs des inégalités. L’annonce de la double rémunération accordée au patron d’EDF et président du conseil d’administration de Véolia pour un montant cumulé de plus de 2 millions d’euros annuels laissera des traces profondes comme une insulte faite aux salariés sommés de se serrer la ceinture.
Tout cela en dit long sur la prétendue op
ération de moralisation du capitalisme. Pour EDF, Proglio percevra 1,6 million d’euros, son prédécesseur avait touché 1,1 million d’euros en 2008. L’augmentation de la rémunération du patron d’EDF décidée par l’Etat est donc de 45 %, l’ensemble des salariés apprécieront.
Passons sur le scandaleux « conflit d’intérêts » entre le public et le privé. Ce soir, j’apprends qu’il est question pour Proglio d’une « retraite chapeau « évaluée à 13 millions d’euros ( 500 000 € par an de retraite). Cela expliquerait son maintien chez Veolia. Les futures victimes de la prochaine réforme des retraites apprécieront également.
Proglio est aussi administrateur de Lagardère , de CNP Assurances, de Natixis et de Dassault Aviation. Il est censeur des Caisses d’épargne, il a touché plus de 240 000 € de jetons de présence en 2008. Que dire ? Tout cela dépasse l’imaginable.
Pendant ce temps-là, un agent d’ERDF de Toulouse est mis à pied 21 jours pour avoir rétabli le courant chez un couple de Rmistes privé d’électricité en raison de factures impayées.
Tous ces chiffres ont-ils encore un sens ? La rémunération moyenne des patron du CAC 40 en 2008 s’établirait à 3,6 millions d ‘euros soit 220 SMIC.
Pour que la fête soit complète, le journal « Le Monde » ( 16 janvier) indique que les traders employés à Paris par les banques françaises s apprêtent à toucher en Mars entre 900 millions et 1 milliard d’euros de primes. C’est l’équivalent de ce que touchent 62 00 personnes payés au SMIC pendant un an. Ce milliard représente un bonus annuel moyen d’environ 285 700 euros par trader soit 17 fois le SMIC. C’est une moyenne. « 200 traders stars de Paris » en 2010 devraient même plutôt se situer entre 150 000 et 650 000 euros. Pour préparer la prochaine crise ?
François Ruffin publiait en 2008 un ouvrage intitulé : « La Guerre des classes » ( éditions Fayard), il citait une déclaration de Warren Buffet, première fortune mondiale : « La lutte des classes existe et c’est la mienne qui est en train de l’emporter ». Les riches n’ont jamais été aussi riches, et les pauvres aussi pauvres et nombreux .
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Pour se détendre, vous apprécierez comme moi, les déclarations successives d’une belle brochette de ministres qui ont pendant 48 h tenté de défendre avec toute leur mauvaise foi habituelle le choix de leur monarque d’imposer la double rémunération pour Proglio ( Qu’est ce qu’il ne faut pas faire en sarkozysme ! ) ( Libération, vendredi 22 janvier)
A droite, les défenseurs des droits de l’homme Proglio
Chatel, Woerth, Copé… ministres et élus UMP ont soutenu la double rémunération
Le ridicule ne tue pas. Heureusement pour les ministres du gouvernement, qui depuis trois jours passaient en boucle dans les médias pour justifier la rémunération cumulée de 2 millions d’euros d’Henri Proglio. Analyste des médias, Daniel Schneidermann les appelle les «lemmings». Du nom de ces petits rongeurs réputés pour leur comportement grégaire et à qui il arrive de se jeter tous ensemble du haut d’une falaise. « Revoilà les lemmings, écrivait-il hier matin sur Arretsurimages.net. Vous les aviez aimés dans « Jean Sarkozy président de la Défense » ? Vous les adorerez dans le « double salaire de Proglio » .
En effet, les ministres disent tous la même chose au même moment, en ayant appris par cœur les mêmes « éléments de langage », ces notes concoctées par le service communication de l’Elysée. Puis, à la fin, ils tombent tous ensemble quand Nicolas Sarkozy leur annonce qu’il a changé d’avis. Florilège.
« Bon patron ». Premier argument servi par les membres de l’UMP : c’est le gouvernement qui est allé chercher Proglio, car ce dernier a un talent immense. Dans la bouche de Christine Lagarde, mardi à l’Assemblée, cela donnait : « EDF, qui est la première ou deuxième capitalisation boursière, a besoin d’un bon patron. C’est dans ces conditions que nous sommes allés chercher le meilleur patron. Ce grand patron, c’est Henri Proglio, qui était patron de Véolia. »
Mercredi, sur Europe 1, on avait droit à du Luc Chatel. « Je dois expliquer exactement aux Français quelle est la situation, expliquait le porte-parole du gouvernement. Nous sommes allés chercher Henri Proglio. Il n’était pas candidat à EDF. » Hier matin sur France Inter, Jean-François Copé, le patron des députés UMP, assurait : « Monsieur Proglio, c’est un homme de très grande compétence ; on n’en a pas beaucoup dans le pays, et on en a besoin. »
Deuxième argument , son salaire cumulé est resté identique ( ce qui est faux par rapport à 2008, mais vrai sur la moyenne de 2007-2008). « Il n’est pas anormal que nous lui garantissions le maintien de sa rémunération », avait ainsi poursuivi Chatel, alors qu ‘au même moment son collègue au Budget, Eric Woerth, assurait : « En réalité, la somme des deux salaires représente ce qu’il gagnait auparavant, donc il n’a pas gagné d’argent. » Mieux, pour Frédéric Lefebvre, il en avait perdu. « Sa rémunération cumulée est moins élévée que celle qu’il percevait alors qu’il était seulement président de Veolia », écrivait mercredi dans un communiqué le porte-parole de l’UMP.
« Philharmonie ». Certes, la majorité voulait bien admettre que ce montant de 2 millions puisse énerver ceux qui n’ont pas la chance d’avoir autant de qualités que Proglio. Dans la bouche de Woerth, cela donne : « Evidemment, je ne peux pas dire le contraire, ce sont des sommes très importantes pour tout un chacun. » Dans celle de Copé : « C’est très éloigné des salaires moyens dans notre pays. » Mais, il ne faut pas s’arrêter là. La comparaison n’est valable qu’avec d’autres grands patrons. Et là, le pauvre PDG d’EDF a de quoi faire pleurer. Par rapport « au salaire de tous les dirigeants d’entreprise d’Europe et du monde », les 2 millions sont « un peu inférieurs », expliquait Copé tandis que Woerth renchérissait : « Dans d’autres pays, ils paient mieux leurs dirigeants. » Chatel affirmait même que Proglio était en plus ridicule comparé à ses collègues : « Il a la 32° rémunération n du CAC 40 .»
Une erreur : avec 2 millions, Proglio tournait autour de la 23ème place.
Au final, tous ces bons efforts n’auront servi à rien. Visionnaire, Schneidermann l’avait d’ailleurs écrit dès hier matin sur le site Arretsurimages.net. « Quand, zappant entre les stations et les chaînes, on aperçoit le déploiement majestueux de la philharmonie, on sait que le gouvernement est en grand danger, et on se surprend à n’attendre rien d’autre que la reculade. » Voilà qui est fait.
NICOLAS CORI
