Archives du 17 février 2010

« Les profs ne grognent pas… »

Les profs ne grognent pas. Ils savent, depuis Victor Hugo, «qu’ouvrir une école…»

Les profs ne grognent pas, ils voient, ils s’inquiètent, ils compatissent, ils déplorent, ils espèrent, ils s’insurgent, ils ont peur, ils vous alertent.

La «grogne des profs», voilà en trois mots comment les médias résument les manifestations des enseignants depuis des années. Cette grogne fait d’eux au pire des cochons teigneux, au mieux des ivrognes mal réveillés à chaque rentrée, avec toujours l’idée implicite d’un mécontentement sans fondement réel.

Ce grognement prend toute la place, de sorte qu’aucune des revendications n’atteindra l’opinion publique, résumant tout ce bruit par un : «Les profs, y sont jamais contents !»

En 2010, il est plus que temps d’entendre que les profs ne grognent pas.

Les profs ne grognent pas, ils s’inquiètent pour votre enfant qui n’aura pas sa filière, ou restera à la maison, faute de place dans le lycée choisi.

Les profs ne grognent pas, ils constatent que votre enfant se retrouve dans une classe de trente élèves, lui qui a besoin de suivi.

Les profs ne grognent pas, ils pensent à vos enfants qui prendront l’allemand, faute de prof d’espagnol dans leur nouveau lycée, après pourtant trois ans d’espagnol au collège où ils étaient excellents.

Les profs ne grognent pas, ils compatissent avec ces jeunes collègues, Capes en poche, qui iront désormais enseigner immédiatement la totalité des heures sans avoir été formés et préparés un an avec une seule classe comme c’était le cas auparavant.

Les profs ne grognent pas, ils consolent ces jeunes profs pictaviens, lyonnais et lillois privés de leur famille pendant trois ans pour enseigner dans une banlieue qu’ils n’auront pas choisie.

Les profs ne grognent pas, ils voient ces jeunes profs pleins d’envie, de passion qui, tout juste diplômés, démissionneront après un burn-out, faute d’avoir eu le temps d’être formés et face à l’ampleur de la tâche à accomplir.

Les profs ne grognent pas, ils refusent la disparition des BEP, dernier recours pour les élèves les plus fragiles.

Les profs ne grognent pas, ils parlent de vos enfants, de ce collégien orienté en secrétariat ou en comptabilité, là où il y a de la place, alors qu’il avait demandé électrotechnique.

Les profs ne grognent pas, ils évoquent ce prof de musique titulaire en zone de remplacement qui enseigne dans trois collèges différents et passe trois heures par jour dans les transports.

Les profs ne grognent pas, ils connaissent ces vacataires, utilisés comme des bouche-trous et livrés à eux-mêmes.

Les profs ne grognent pas, ils s’insurgent contre ces remplacements improvisés d’une prof de français par le prof d’éducation physique et sportive ou par une «connaissance du principal».

Les profs ne grognent pas, ils espèrent que l’école de la République restera un lieu d’égalité sociale, même si dans certaines classes il n’y a plus de mixité sociale.

Les profs ne grognent pas, ils déplorent qu’un jeune prof ne gagne que 1 300 euros avec un bac+5 et se trouve déconsidéré par ses propres élèves.

Les profs ne grognent pas, ils savent que les établissements ZEP seront de moins en moins fréquentés avec la fin de la carte scolaire, accentuant ainsi les inégalités sociales et géographiques.

Les profs ne grognent pas, ils vous alertent : les fausses mesures prises en grandes pompes ne changent rien à l’échec scolaire qui nécessite un travail de fond et des moyens humains et financiers.

Les profs ne grognent pas, ils ont peur pour ces enfants qu’on veut former à être des bêtes à concours ou des chairs à usine en enlevant d’un côté l’histoire aux scientifiques en terminale et en vidant le français de sa substance dans les filières professionnelles.

Les profs ne grognent pas, ils font face à une violence qui relève d’une société en crise et qui ne se réglera pas avec quinze jours d’équipes mobiles de sécurité.

Les profs ne grognent pas, ils déplorent qu’aucun média ne consacre une vraie émission aux problèmes de l’Education nationale quand celui de l’identité nationale prend toute la place.

Les profs ne grognent pas, ils veulent un retrait de la réforme.

Les profs ne grognent pas, ils veulent une vraie réflexion menée par ceux qui ont déjà vu des collégiens et des lycéens autrement qu’en statistiques.

Les profs ne grognent pas, ils savent bien, depuis Victor Hugo, «qu’ouvrir une école, c’est fermer une prison».

N’attendons pas que nos prisons débordent.

Par des professeurs, CPE et assistants d’éducation du collège Jean-Pierre-Timbaud de Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Libération du 15 février