Archives du 15 mars 2010

Tout un dimanche avec Jean Ferrat

 

 « Nul ne guérit de son enfance… » 

Eviter la nostalgie mais la  mélancolie surgit, déborde à l’annonce de la mort de Jean Ferrat. Soudainement, les paroles de ses chansons, pourtant profondément enfouies, me reviennent en mémoire, aussi intactes que lorsque je les chantais hier. Il est difficile d’imaginer l’influence de certaines d’entre elles. 

Chez moi, les disques passaient en boucle , j’avais 13 ans pour « Nuit et brouillard », 15 ans pour « Potemkine » , 18 ans pour «  Camarade » etc… L’écouter, le chanter, valaient engagement. Difficile de rester indifférent aux paroles de « Nuit et brouillard » : «  Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers. Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés. Qui déchiraient la nuit de vos ongles battants. Vous étiez des milliers. Vous étiez vingt et cent » ou de « Potemkine » : « M’en voudrez vous beaucoup si je vous dis un monde. Où celui qui a faim va être fusillé. Le crime se prépare et la mer est profonde. Que face aux révoltés montent les fusilliers . C’est mon frère qu’on assassine, Potemkine. »  

Ses colères, ses convictions, il les a dites haut et fort, sans jamais se renier ni se compromettre. Il faudrait s’attarder sur les magnifiques poèmes d’Aragon «  Les yeux d’Elsa » mais aussi : «  Aimer à perdre la raison ». Oui, « Nul ne guérit de son enfance… » ou de son adolescence. Resté toute sa vie un homme libre, il dénonça les dérives de l’Union Soviétique et de tout système totalitaire. 

On oublie que pendant des années, Jean Ferrat fut victime de la censure de la part du pouvoir gaulliste, beaucoup de ses chansons ont été interdites d’antenne (ORTF). «  Ma France » ( 1968) est la chanson  qui vous fait monter les larmes aux yeux. «  Cet air de liberté dont vous usurpez aujourd’hui le prestige » sera proscrite. C’était hier ! 

Il interpréta «  Le temps des cerises » en septembre 2004, c’est sa dernière apparition à la fête de l’Huma pour le centième anniversaire du journal. Il continuait inlassablement à dénoncer la course à l’argent, les ravages de la mondialisation, sa crainte des extrémismes religieux. Il avait apporté son soutien à la liste du Front de Gauche pour les élections régionales en Ardèche. 

Comment aujourd’hui faire partager aux nouvelles générations, ce qu’était alors «  l’engagement » pour des idées et des valeurs ? Comment revenir à l’essentiel ? 

Oui, un beau dimanche en compagnie de Jean Ferrat. Lui qui chantait : «  Je ne suis qu’un cri ». Soyons sûr que celui-ci n’est pas prêt à se taire. 

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Le bilan  

Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre 

Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui 

  

C’est un autre avenir qu’il faut qu’on réinvente 

Sans idole ou modèle pas à pas humblement 

Sans vérité tracée sans lendemains qui chantent 

Un bonheur inventé définitivement 

  

Un avenir naissant d’un peu moins de souffrance 

Avec nos yeux ouverts et grands sur le réel 

Un avenir conduit par notre vigilance 

Envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel 

    

Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre 

Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui 

  Potemkine 

M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Qui chante au fond de moi au bruit de l’océan
M’en voudrez-vous beaucoup si la révolte gronde
Dans ce nom que je dis au vent des quatre vents 

Ma mémoire chante en sourdine
Potemkine 

Ils étaient des marins durs à la discipline
Ils étaient des marins, ils étaient des guerriers
Et le cœur d’un marin au grand vent se burine
Ils étaient des marins sur un grand cuirassé 

Sur les flots je t’imagine
Potemkine 

M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où celui qui a faim va être fusillé
Le crime se prépare et la mer est profonde
Que face aux révoltés montent les fusiliers 

C’est mon frère qu’on assassine
Potemkine 

Mon frère, mon ami, mon fils, mon camarade
Tu ne tireras pas sur qui souffre et se plaint
Mon frère, mon ami, je te fais notre alcade
Marin ne tire pas sur un autre marin 

Ils tournèrent leurs carabines
Potemkine 

M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où l’on punit ainsi qui veut donner la mort
M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où l’on n’est pas toujours du côté du plus fort 

Ce soir j’aime la marine 

Potemkine 

De plaines en forêts de vallons en collines
Du printemps qui va naître à tes mortes saisons
De ce que j’ai vécu à ce que j’imagine
Je n’en finirais pas d’écrire ta chanson
Ma France 

Au grand soleil d’été qui courbe la Provence
Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche
Quelque chose dans l’air a cette transparence
Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche 


Ma France 

Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France 

Celle du vieil Hugo tonnant de son exil
Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines
Celle qui construisit de ses mains vos usines
Celle dont monsieur Thiers a dit qu’on la fusille
Ma France 

Picasso tient le monde au bout de sa palette
Des lèvres d’Éluard s’envolent des colombes
Ils n’en finissent pas tes artistes prophètes
De dire qu’il est temps que le malheur succombe
Ma France 

Leurs voix se multiplient à n’en plus faire qu’une
Celle qui paie toujours vos crimes vos erreurs
En remplissant l’histoire et ses fosses communes
Que je chante à jamais celle des travailleurs
Ma France 

Celle qui ne possède en or que ses nuits blanches
Pour la lutte obstinée de ce temps quotidien
Du journal que l’on vend le matin d’un dimanche
A l’affiche qu’on colle au mur du lendemain
Ma France 

Qu’elle monte des mines descende des collines
Celle qui chante en moi la belle la rebelle
Elle tient l’avenir, serré dans ses mains fines
Celle de trente-six à soixante-huit chandelles
Ma France