Archives du 11 mai 2010

Le devoir d ‘indignation

Une véritable bourrasque de jeunesse et de révolte avec Stéphane Hessel, et une réjouissante colère.

 Chaque semaine, l’écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud (1), s’exprime dans une chronique sur la vie des médias dans le supplément télévision du Nouvel Observateur ( à intervalles réguliers, je me demande pourquoi suis-je encore abonné à cet hebdo tant la ligne éditoriale de son directeur Denis Olivennes me semble vraiment très « libérale »). Des décennies d’habitude qu’il est trop tard de changer. Il tient également une chronique d’observation de la société et de la vie politique françaises dans l’hebdomadaire catholique La Vie.

Heureusement les pages culturelles et notamment littéraires sont de grande qualité. Mais revenons à Stéphane Hessel dont vous découvrirez ci-dessous à travers l’article de Guillebaud une détermination toujours intacte.

Stéphane Hessel est venu il y a quelques mois rendre visite à son ami Serge Nègre , le toujours jeune directeur du musée Arthur Batut à Labruguière. Ils ont mené des actions communes notamment en soutien au peuple palestinien. Si le Centre National et Musée Jean Jaurès n’était pas devenu ce qu’il est devenu depuis l’arrivée de la Droite à Castres, imaginez l’accueil que nous lui aurions réservé, imaginez la parole de Stéphane Hessel retentissant dans l’auditorium …Que ce texte de Guillebaud donne à celles et ceux traversés par le doute, la  force de retrouver espoir dans les luttes sans cesse recommencées.

 «  L’autre samedi (le 24 avril), une voix a littéralement jailli du poste. Cela arrive quelquefois. Cette voix, c’était celle d’un invité de Stéphane Paoli sur France Inter. Elle était nette, claire, déterminée. Elle tranchait subitement avec les ronrons habituels, les palinodies narcissiques sur la marche du monde ou les points de vue politiques chafouins (au sens du «  Petit Robert » : «  Qui prend une allure rusée »). Une bourrasque de jeunesse et de révolte sembla balayer ce matin-là le studio. Un vrai coup de jeune. Et une leçon.

Coup de jeune ? L’invité au discours si vif n’était autre que Stéphane Hessel. Né en Octobre 1917, il aura donc 93 ans l’automne prochain. Or, c’est peu de dire que Hessel est resté un modèle de vitalité combative. Déporté à Buchenwald puis à Dora, corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, ambassadeur de France et militant de tous les combats essentiels, il habitait ce matin l’entièreté du studio de France Inter. Un silence subit paraissait l’entourer.

Mais s’en tenir à l’admirable dynamisme d’un homme de 92 ans serait bien réducteur, voire irrespectueux. C’est d’abord le contenu du discours et le point de vue qui comptent. Or celui de Hessel, par sa clarté, force l’attention. On pourrait le ramener à deux propositions. D’abord, nous dit-il, les iniquités contemporaines et la folie du système nous font de l’indignation un devoir. Inégalités exponentielles, abandon des perdants, humiliation des plus faibles, cynisme triomphant dans la finance, désespérance de l’avenir : rien de tout cela ne rend tolérable la modération politique. Le cri, la colère, l’insurrection langagière s’imposent au minimum. Il faut hausser le ton.

En d’autres termes, les louvoiements embarrassés de la gauche européenne, ce blairisme flapi qui se détourne du peuple par crainte d’être jugé populiste, ces motions chèvre et chou et ces postures qui rasent les murs : rien de tout cela n’est à la hauteur du désastre. Quant aux « pipoleries » médiatiques de tout acabit et les minables cancans qu’inspire le couple présidentiel, ils nous feront rétrospectivement rougir de confusion. Aux yeux de Stéphane Hessel, cependant, l’indignation n’est pas suffisante. Il  reste à positionner notre colère. Les mutations du nouveau siècle, la transformation de fond en comble du paysage politique, historique et anthropologique, nous invitent à un sacré effort de discernement. Soyons têtu à ce sujet.(…)

Pour le dire en peu de mots : chacune des mutations annoncées est porteuse de promesses et de menaces. Il ne sert donc à rien de raisonner en termes d’optimisme ou de pessimisme. Il s’agit d’être déterminé, et indigné. On entendait ce matin-là, un homme debout.

Merci monsieur Hessel. »

(1) Jean-Claude Guillebaud a écrit entre autres Le principe d’humanité ( 2001), le goût de l’avenir (2003), la confusion des valeurs ( 2009), la force de conviction : à quoi pouvons nous croire ( 2005)