« Monsieur, c’est quoi Sétif ? »
Publié dans i) Coups de projecteur (79), le 24/05/2010 à 11:04, par Philippe GuerineauLe 8 Mai 1945, alors que la France fête la victoire sur le nazisme, débute à Sétif et dans tout le Nord-Constantinois l’un des plus effroyables épisodes de la répression coloniale.
Quand Nora et Loubna, deux anciennes élèves, place Jean Jaurès, au cours d’une discussion, sur tout et sur rien, me posent soudainement la question : « Monsieur, c’est quoi Sétif ? » , ma première réaction est l’étonnement. Ces deux jeunes citoyennes françaises ne m’avaient pas laissé un souvenir d’élèves particulièrement attentives à mes cours d’histoire.
Le film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb projeté au festival de Cannes et surtout les déclarations de députés UMP du Sud-Est de la France ont sans doute éveillé leur intérêt. Comment 65 ans après, revenir sur la tragédie de Sétif tant celle-ci a été totalement occultée par notre pays ? Les faits, rien que les faits. Comme le dit Benjamin Stora, tous les historiens sont d’accord sur leur déroulement.
8 mai 1945. Dans la France libérée, on fête la victoire sur la barbarie nazie. Une victoire à laquelle, faut-il le rappeler, 144 000 tirailleurs algériens ont participé . Plusieurs milliers d’entre eux périrent dans les combats en France, en Allemagne ou en Italie. Les Algériens sont toujours soumis au système d’inégalité sociale et juridique codifiée par le Code de l’indigénat.
Le 1er mai 45 à Alger comme à Oran la police tire sur les cortèges. Le 8 mai, des manifestations pacifiques sont prévues avec pour mot
d’ordre « l’indépendance ».A Sétif, plusieurs milliers d’Algériens se rassemblent. Un jeune scout porteur du drapeau algérien ( interdit) est tué. Les policiers font feu sur les manifestants au fusil mitrailleur. La manifestation pacifique se mue alors en émeute. Des européens sont assassinés. Le scénario répressif se répète notamment à Guelma.
Benjamin Stora cite le chiffre de plus de 10 000 le nombre d’Algériens abattus, Jean Louis Planche dans son livre : « Sétif, 1945, histoire d’un massacre annoncé » parle de 20 000 à 30 000 morts. 103 européens ont été tués.
Pendant plusieurs mois, rafles, détentions arbitraires, exécutions et destructions des cadavres dans des fours à chaux. L’horreur absolue. Des milices , l’armée coloniale, la légion étrangère, se sont déchaînés sans aucune retenue avec la complicité de l’autorité politique. Jean Louis Planche indique qu’il s’est agi là du « plus grand massacre de civils dans l’histoire de la France contemporaine ».
Pourtant on est encore aujourd’hui dans « le déni de l’histoire » comme l’affirme un collectif d’historiens dans leur livre paru le 12 mai : « Ruptures postcoloniales » (La Découverte ).C’est aussi l’histoire des grands-parents de milliers de Loubna et de Nora. Pourquoi ce refus encore à aborder sereinement et sérieusement ce qui fut aussi une page sombre de notre histoire ?
Benjamin Stora a quelques idées à ce sujet : « L’affaiblissement du gaullisme en France fait que les idées d’extrême droite ont pu pénétrer le principal parti de Droite » . Les historiens Nicolas Bancel et Pascal Blanchard ne disent pas autre chose : « Le combat s’est déplacé du Front National vers la Droite républicaine et gouvernementale. Ce n’est pas, en effet, qu’une frange extrême de la Droite s’est emparé de ce territoire, mais bien qu’un nouveau thème fédérateur à Droite a émergé (…) Le passé colonial et la sauvegarde de « l’honneur de la France » sont devenus les éléments majeurs du discours de l’UMP »
A noter comme l’indique d’ailleurs le journal Le Monde (21 mai) que dés le mois d’octobre 2009, l’hebdomadaire Valeurs actuelles, marqué très à droite, lançait les hostilités en dénonçant à propos du film « Hors-la-loi » (que personne n’avait vu) : « 2 heures 30 de plaidoyer pro FLN à 20 millions d’€ » (sans commentaire ou plutôt si, véritable propagande d’une extrême droite pro OAS).
En s’en prenant au film de Rachid Bouchareb, l’UMP et le Front National qui ont défilé ensemble voudraient nier l’histoire, notre histoire. Cacher celle-ci n’effacera pas les crimes comme ceux de Sétif en mai 45 ou du 17 octobre 1961 à Paris.
Alors Nora et Loubna, un jour vous verrez, comme le dit Pascal Blanchard, un président de la République sortir une feuille et il fera ce qu’a fait Jacques Chirac en 1995 ( lors du 53° anniversaire de la Rafle du Vél d’hiv). « Alors comme par enchantement la page sera tournée ». Le crime sera nommé et la réconciliation s’imposera comme une évidence.
