Pour chercher à comprendre…
Les urnes qui ont servi aux élections régionales sont à peine rangées que déjà l’emballement médiatique pour les élections présidentielles pointe son nez. Pourtant il y a urgence à s’arrêter et à réfléchir sérieusement sur les records d’abstention relevés à l’occasion des 14 et 21 mars.
Il est pour le moins surprenant que face à un tel coup de tonnerre les partis politiques et a fortiori les partis de Gauche (pas tous, j’espère) se bouchent les oreilles et refusent de voir cet « apartheid civique ».J’avoue être totalement atteint comme militant politique mais aussi comme enseignant et citoyen par les chiffres d’abstention relevés dans de nombreuses villes et notamment dans les quartiers populaires.
Pourtant cette non participation au vote n’est pas un phénomène nouveau. Mais nul n’a trouvé bon dans les partis politiques de l’analyser et d’en tirer toutes les conséquences… militantes.
Je viens d’acheter le livre écrit par Jean-Yves Dormagen ( professeur de science politique à l’université de Montpellier 1)et Céline Braconnier ( maître de conférences de science politique à l’université de Cergy Pontoise) : La Démocratie de l’abstention,( Folio) livre paru …en février 2007, étude remarquable et très approfondie sur l’ampleur de la démobilisation électorale contemporaine. Dans leur introduction, ils écrivent entre autres : « La France bat aujourd’hui des records d’abstention ( …) Jamais l’abstention n’avait atteint de telles proportions depuis l’instauration du suffrage universel masculin en 1848. Que l’on tienne compte de ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales- environ 10 % de la population en âge et en droit de voter-et l’on constate alors que ce sont près de la moitié des citoyens qui n’ont pas participé à la désignation de l’actuelle Assemblée Nationale. Si ces tendances devaient se confirmer, voire s’amplifier,( voilà, nous y sommes en 2010- note du blogueur) la France pourrait devenir « une démocratie de l’abstention : un pays dans lequel l’acte de voter ne mobilise plus, à chaque scrutin, qu’une minorité de citoyens. »
L’étude suit, 450 pages, d’une enquête réalisée pendant 5 ans dans un quartier de la banlieue nord de Paris, à Saint Denis. Celle-ci met
en évidence l’impact sur les identités et les comportements politiques de 30 ans de chômage de masse, de précarisation du travail, d’affaiblissement des liens sociaux , de ghettoïsation des cités populaires, etc, etc…
Que chaque adhérent ou militant d’un parti prenne la peine de lire ce livre. Indispensable pour celles et ceux qui considèrent que les mots de République et de citoyenneté ne sont pas réservés à de vains discours.
Vous lirez ci après les interviews accordés par les auteurs du livre dans le journal Le Monde ( 19 mars ) et le journal l’Humanité (25 mars) .
Aujourd’hui je découvre dans Le Monde (26 mars) un article de Luc Bronner : sous le titre : « L’abstention en banlieue, plus grave que les émeutes ? ». Le journaliste écrit : « Médiatiquement et politiquement, l’abstention des cités sensibles ne vaut pas une émeute avec son cortège de voitures incendiées et d’images spectaculaires pour illustrer la gravité de la crise des banlieues. Les résultats des élections régionales qui prolongent les constats des précédents scrutins, devraient pourtant interpeller la société française, plus encore que des véhicules brûlés. Avec des taux d’abstention qui dépassent les 70 % des inscrits, les habitants des quartiers difficiles ont exprimé leur sentiment d’être en dehors de la vie électorale, en dehors du système politique, en dehors de la République. »
Luc Bronner ajoute : « Au fond, c’est le silence des quartiers qui devraient nous alarmer plus que le bruit, ponctuel, des violences urbaines ». Et il conclut par l’attitude qui pourrait être celle d’hommes politiques, de considérer ces territoires comme définitivement « non rentables » électoralement. C’est peut être déjà le cas, j’espère me tromper…
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Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier sont chercheurs en sciences politiques et les auteurs de La Démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire (Folio).
Comment analysez-vous cette très forte abstention ?
J.-Y. Dormagen : Le phénomène n’est pas uniquement valable en Ile-de-France, on le retrouve à Toulouse, à Montpellier ou à Lyon, dans la plupart des grandes villes. Il y a pratiquement trente points d’écart entre les bureaux de vote où l’abstention est la plus élevée – dans les grands ensemble ou les zones urbaines sensibles – et ceux où elle est la plus basse, plutôt dans les zones pavillonnaires ou les centres-villes.
Il y a une indifférence négative très forte, faite de désenchantement et de ressentiment, de la part de populations qui perçoivent et subissent les processus de ségrégation sociale et ethnique. Dans les quartiers, on n’attend quasiment plus rien de la politique, qui n’apporte rien, n’est porteuse de rien.
Les analystes ont plutôt insisté sur l’abstention de la clientèle traditionnelle de la droite…
C. Braconnier : Oui, il y a très certainement eu une abstention plus forte que d’habitude de la part d’électeurs déçus par l’action de Nicolas Sarkozy, notamment dans les quartiers populaires où le président de la République était parvenu à capter une fraction de l’électorat sur les questions de l’immigration et de la sécurité.
Mais les communes les plus touchées par l’abstention massive sont celles où Ségolène Royal avait obtenu ses meilleurs scores en 2007. Cela reste le phénomène le plus marquant : c’est la jeunesse populaire, entre 18 et 35 ans, qui est la plus démobilisée. En volume, elle représente beaucoup plus que les abstentionnistes âgés ou politisés à droite.
Quel sens politique donner à l’abstention ?
J.-Y. D. : L’abstention dans les quartiers ne correspond pas à un calcul ou à une stratégie politique. De ce point de vue, comparer le vote FN et l’abstention n’est pas juste. Pour certains abstentionnistes, les plus éloignés de la politique, ceux qui ne perçoivent pas les différences entre les candidats, qui ne savent même pas parfois qu’il y a des élections, l’abstention n’est pas un acte protestataire. C’est plus profond : le jeu politique leur est largement étranger. Cela peut soulever un problème de légitimité pour les élus.
Le corps électoral actif devient de moins en moins représentatif du corps citoyen. Car l’abstention est porteuse d’une logique censitaire, qui conduit à faire désigner les gouvernants par la partie de l’électorat la plus protégée et la plus âgée.
La présidentielle de 2007 a pourtant été marquée par une mobilisation dans les quartiers ?
C. B. : Il y avait eu conjonction exceptionnelle de facteurs de mobilisation. D’abord les émeutes de 2005 et les campagnes d’inscription sur les listes. Ensuite, la mémoire du choc du 21 avril 2002 avec la présence du Front national au second tour. Enfin, des candidatures de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal très polarisantes. Mais quand il n’y a pas ces facteurs particuliers, quand l’intensité de la campagne n’est pas suffisante, la mobilisation retombe. On l’a vérifié dès les législatives de 2007, puis pour les municipales de 2008, les européennes de 2009 et les régionales de 2010 où l’on a, chaque fois, battu un record d’abstention.
La norme dans ces quartiers, c’est de ne pas voter ou de ne pas s’inscrire. Les processus de ghettoïsation se doublent ainsi d’une auto-exclusion électorale.
Propos recueillis par Luc Bronner (Le Monde)
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Régionales. « Un problème se pose en termes de légitimité des élus »
Dans l’entretien que nous avions publié en 2007, vous expliquiez que le déclin du travail figure parmi l’une des raisons de l’abstention. Les 600 000 emplois qui ont été depuis détruits en France amplifient-ils le phénomène ?
Céline Braconnier. L’extension du chômage et de la précarité ont des effets plus ou moins indirects sur la démobilisation électorale. Le travail est traditionnellement un lieu de socialisation politique. Jusqu’au début des années quatre-vingt, il était un des lieux d’encadrement politique pour les milieux populaires. Plus il y a de salariés qui échappent à ce cadre-là, moins il y a de chance qu’ils s’intéressent à la politique et aillent donc voter. On remarque d’ailleurs que les petits fonctionnaires font partie du noyau dur des votants. C’est bien qu’il y a un lien entre l’instabilité de l’emploi et la constance électorale. Par contraste, plus on est dans la précarité salariale, plus le rapport au vote est distendu.
L’absence d’encadrement politique est-elle la seule origine de l’abstention des salariés ?
Céline Braconnier. L’encadrement politique dont bénéficiait le milieu populaire en France expliquait un taux de mobilisation électorale plus élevé par rapport aux États-Unis, par exemple. Mais il y a évidemment un cumul de facteurs, dont le désenchantement très marqué à l’égard de la politique. Après une succession d’alternances gauche/droite, qui n’a pas abouti à une amélioration de la vie, les citoyens ont arrêté de croire dans la capacité du vote à transformer la situation.
Cette abstention est-elle de l’ordre de la sanction ?
Céline Braconnier. Non, dans la mesure où il n’existe pas de stratégie politique ni de calcul. Il y a juste une indifférence liée au désenchantement. Dès lors où il n’y a pas une campagne électorale de très haute intensité, comme en 2007, la politique ne pénètre pas dans les foyers qui ne parlent pas de politique. Ce qui domine dans les quartiers populaires, notamment chez les jeunes, c’est l’indifférence. Puisqu’on ne s’occupe pas d’eux, qu’ils n’ont pas les mêmes droits que le reste de la population, qu’ils ont un fort sentiment d’être discriminés, ils ne voient pas de raison de s’intéresser à la chose politique et de faire un effort au moment du vote.
Vos travaux montrent que l’abstention et la non-inscription sur les listes électorales deviennent la norme dans les cités populaires. Se posera-t-il à terme la question de la légitimité des élus?
Céline Braconnier. Le faible taux de votants pose en effet un réel problème de légitimité des élus. Il faudra bien prendre conscience de cette situation. Or les politiques ont tendance à y prêter attention uniquement le soir des résultats électoraux. Ils célèbrent des victoires ou regrettent des échecs mais sans en tenir compte dans leurs interprétations. On peut s’en contenter, à l’image des États-Unis. La démocratie américaine fonctionne ainsi depuis plus de cinquante ans. Les taux d’abstention recueillis aux régionales sont dans la moyenne de ceux que l’on enregistre traditionnellement outre-Atlantique.
Cette norme est-elle en train de se répandre dans les villes particulièrement touchées par les restructurations d’entreprises ?
Céline Braconnier. Nous n’avons pas de données précises pour mesurer comment la dynamique en cours depuis plusieurs années tend à s’amplifier et à se répandre dans des milieux plus larges que les cités. Mais ce serait logique que ce phénomène s’élargisse. Un fait révélateur me marque : l’abstention se développe dans le milieu associatif des quartiers populaires. Les militants associatifs sont des citoyens plus politisés, ce sont des meneurs qui traditionnellement arrivent à convaincre de la nécessité du vote. Aujourd’hui, leur rapport à la politique institutionnelle commence à se distendre. Eux-mêmes pratiquent l’intermittence électorale. Les mécanismes informels de mobilisation électorale s’enrayent. Du coup, la dynamique abstentionniste s’amplifie.
Entretien réalisé par Mina Kaci ( L’Humanité)
